Lecture Un gotán pour Lautrec – Mercredi 27 octobre 15h – Musée Toulouse-Lautrec – Albi

Pour relier naturellement le festival Argentina d’Albi et le Musée Toulouse-Lautrec, quoi de mieux que la peinture de Toulouse-Lautrec, sous le regard de l’auteur argentin Julio Cortázar ?

Dans son merveilleux texte Un Gotán pour Lautrec publié en 1980, l’auteur fait le parallèle entre le sujet de prédilection de Toulouse-Lautrec, les maisons closes, et l’univers du tango, qui s’est beaucoup développé au XIXe siècle dans un contexte de prostitution, si proche du Montmartre et du Moulin Rouge qu’affectionnait Lautrec.

Il s’appuie sur le célèbre tableau de Toulouse-Lautrec exposé au musée d’Albi, Le Salon de la rue des Moulins, où l’on aperçoit une prostituée nommée Mireille, un des modèles favoris de Toulouse-Lautrec.

On y voit, au premier plan, l’une des pensionnaires assise sur un sofa rouge et regardant au loin, le profil un peu perdu dans la distraction ou dans l’attente du prochain client. […] Cette femme s’appelait Mireille; elle fut l’une des bonnes amies de Toulouse-Lautrec.

Mireille partit un jour tenter sa chance en Argentine, mais ne revint jamais…
Elle connut certainement le tango, et Cortázar suppose qu’elle inspira ce texte interprété par Carlos Gardel, que l’on pourra entendre lors de la représentation :

Te rappelles-tu, vieux frère, la blonde Mireya ?

Entre fiction et réalité, Cortázar met en scène la figure de la prostituée très récurrente dans les paroles de tango, à travers de nombreux personnages féminins tels que Margot, Yvette, Margarita et Griseta. Combien de parallèles, de rencontres réelles ou imaginaires entre ce Paris et ce Buenos Aires d’autrefois ! Entre cette peinture si proche du roman et ces romans si proches des réalités.

Porté par la voix de Solange Bazely, le spectacle met en évidence le sens profond du texte de Cortázar : migrations, influences, espoirs et déclins, sont autant de thèmes qui relient l’Argentine, son pays d’origine, et la France, son pays d’adoption : Cortázar ayant obtenu la nationalité française en 1981.

Un texte séduisant et surprenant qui saura attirer les amateurs de peinture, de littérature et de poésie !

EXTRAITS DU TEXTE

Lautrec et nous : Il n’alla jamais en Argentine et pourquoi y serait-il allé ? […] Montmartre lui suffisait pour se sentir au centre du monde, qu’il soit dans un bordel de luxe ou au Moulin-Rouge vers où convergeaient les voyages nostalgiques, les danseuses, les poètes, les étoiles du cirque et les puissants de la terre. Il connut nos fils à papa, les fils des anciens ou des nouveaux riches du Rio de la Plata qui débarquaient en France pour parfaire leur éducation sentimentale et préparer ce retour qui allait leur donner un diplôme non écrit mais plus prestigieux que celui des universités. Il dut à peine les remarquer, car il était né avant la génération qui viendrait à Paris non seulement pour mener la grande vie mais aussi pour y triompher, en jetant l’argent par les fenêtres et en se sauvant la mise grâce à une arme imparable : le tango.

Dommage pour lui et pour nous ! Mais les jeux du temps et du contre-temps sont infinis et nous, Argentins, entrevoyons aujourd’hui d’autres liens entre Lautrec et nous, entre son monde et celui de Buenos Aires. Curieusement, superbement, le tango est un pont entre les deux, un pont par lequel passent des femmes, des poètes et des destins tragiques. Il y a deux façons d’aborder Lautrec : celle de l’amateur qui regarde ses toiles dans les musées et celle du type qui sifflote de vieux tangos sans penser du tout à lui. La première façon est celle des gens cultivés; nous aimerions, ici, aborder la seconde, moitié imaginaire et moitié vraie.

Mireille part pour l’Argentine : Il y a au musée d’Albi une des plus belles toiles de Toulouse- Lautrec, Le salon de la rue des Moulins, peinte en 1884 dans le bordel où l’artiste faisait de longs séjours. On y voit, au premier plan, l’une des pensionnaires assise sur un sofa rouge et regardant au loin, le profil un peu perdu dans la distraction ou dans l’attente du prochain client, une jambe tendue et l’autre repliée. Les cheveux blond-roux, le cou puissant, la masse du corps devinée sous une robe qui semble plutôt être une chemise de nuit transparente, les bas d’un vert presque noir, tout en elle répond aux canons de l’époque. […] Cette femme s’appelait Mireille; elle fut l’une des bonnes amies de Toulouse-Lautrec.

Revers et fin de médaille : Je pense que les marchands de viande durent aussi dire à Mireille qu’une blonde aux yeux bleus aurait du succès à Buenos Aires; la fin des deux histoires est qu’il reste d’elle sans doute quelques tangos et de lui cette anecdote. Mais je pense qu’en voilà assez. Si nous allions dormir, monsieur Lautrec ?

Après des études d’audiovisuel, Solange Bazely met le pied dans l’univers du tango argentin dès 1992, avec une curiosité tous azimuts : elle danse, écrit, rencontre, lit, écoute, chante, voyage, traduit…

En 1996, elle crée La Salida, la première (et désormais unique) revue de tango argentin en France puis devient agent de musiciens argentins (dont Juan José Mosalini et Sandra Rumolino) pendant 7 ans. Elle collabore à de nombreux projets (Cité de la Musique, Salle Pleyel, livret CDs pour Universal) dont celui du premier site spécialisé sur les musiques argentines. Ses articles sur la musique, la littérature, la poésie et le cinéma sont publiés dans la revue Tout Tango de 2005 à 2012. Depuis 2005, elle collabore à la section “Cinéma et tango” du festival Cinélatino et depuis 2009 au festival Tangopostale à Toulouse où elle vit. Depuis 2006, elle propose des conférences, une façon de transmettre sa passion et depuis 2015 des lectures à voix haute.

Elle étudie l’Histoire Sociale et Politique du Tango Argentin au FLACSO à Buenos Aires en 2019 et l’Histoire du Tango en 2021 à l’Institut Argentin du Tango. Elle aimerait bien terminer d’écrire son livre sur le bandonéon qui devrait paraître un jour…

LES INSPIRATEURS

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) naît à Albi, d’une famille issue de la plus ancienne noblesse provinciale. Lautrec souffre d’une maladie osseuse d’origine congénitale, probablement due au mariage consanguin de ses parents. Elle oriente définitivement la destinée du jeune homme. Immobilisé de longs mois, il occupe ses journées en dessinant puis en peignant. Il développe ainsi un goût largement répandu dans son entourage, et un don qu’il avait manifesté très jeune, jusqu’à en faire sa vocation. Son immersion dans la vie parisienne achève sa mutation. Confronté à tous les mouvements artistiques, il s’engage dans la modernité et devient acteur, autant que témoin, d’une bohème montmartroise qui l’inspire.

Portraitiste de génie, il immortalise les stars, d’Aristide Bruant à Jane Avril, d’Yvette Guilbert à Loïe Füller. Familier des maisons closes, il s’attache à la simple réalité quotidienne des prostituées. Le théâtre, le cirque, le vaudeville ou les scènes d’avant-garde pour lesquelles il conçoit programmes et décors, alimentent son goût insatiable pour la comédie humaine.

Julio Cortázar (1914-1984) : né à Bruxelles, il passe le reste de son enfance à Buenos Aires, auprès d’une grand-mère, d’origine juive. Enfant, fréquemment malade, il lit des livres choisis par sa mère, dont les romans de Jules Verne. Après des études de lettres et philosophie, inachevées, il enseigne. En 1932, grâce à la lecture d’Opium de Jean Cocteau, il découvre le surréalisme. En 1944, il devient professeur de littérature française. En 1951, il émigre en France où il vivra jusqu’à sa mort. Il travaille alors pour l’UNESCO en tant que traducteur notamment de Defoe, Yourcenar ou Poe. Alfred Jarry et Lautréamont sont d’autres influences décisives. Il acquiert la nationalité française en 1981. Il meurt en 1984 à Paris, il est enterré au cimetière du Montparnasse.

Passionné de musique, de poésie, de peinture, il défend la dimension ludique de chacun avec une même ferveur et conviction au nom de la liberté et de la dignité.

L’œuvre prolifique et virtuose de Julio Cortázar se caractérise par la récurrence du fantastique, de l’absurde et du surréalisme, notamment dans son chef-d’œuvre, Marelle.

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